En mode IA, environ neuf recherches sur dix ne débouchent sur aucun clic vers un site. Autrement dit : on pose une question, une machine répond, et la page qui a servi à fabriquer la réponse ne reçoit personne. C’est le contexte dans lequel je fais un choix qui a l’air d’aller à contre-courant : je réinvestis dans mes blogs.

La question mérite d’être posée franchement. À quoi bon écrire si les internautes n’interrogent plus vraiment les moteurs mais des IA, dont les sources sont bien moins visibles — et donc bien moins cliquées ? J’y réponds ici, chiffres et vécu à l’appui, en praticien qui teste plutôt qu’en consultant qui théorise.


Vingt ans de « le blog est mort »

Je blogue depuis les tout débuts. Mon premier site, Papa Citoyen, est devenu Rêves Connectés ; en parallèle est né Product Manager Paris. Aujourd’hui je tiens deux piliers : Rêves Connectés pour l’imaginaire connecté (parcs, tech, musique, pop-culture) et PM Paris pour le product management et le regard professionnel. Les deux se rejoignent plus souvent qu’on ne croit — ce texte en est un exemple.

Ce média, je ne l’observe pas de l’extérieur. J’ai travaillé comme product manager pour BlogSpirit et Hautetfort, deux plateformes et un moteur de plateformes de blogs en marque blanche : j’ai œuvré à leur amélioration continue et à la relation avec les blogueurs. C’est même là que je me suis mis à écrire. J’ai donc une relation ancienne avec le blog — un média qu’on a enterré plusieurs fois, et qui est toujours là.

C’est justement parce qu’on l’a si souvent déclaré mort que je veux être précis sur ce qui meurt aujourd’hui, et ce qui, au contraire, prend de la valeur.


Mouvement 1 — Réinvestir dans un média « mourant »

On répète depuis quinze ans que le blog est mort. La nouveauté, c’est ce qui meurt exactement. Ce n’est pas le média : c’est un modèle précis — le blog-machine-à-trafic, la page écrite pour capter un clic organique. Ce modèle-là est condamné, et vite. La recherche ne renvoie plus vers les sites ; elle répond à la place.

Et ce basculement n’a rien de soudain. Il est arrivé petit à petit, par Google, bien avant les IA. Le Knowledge Graph affichait déjà des réponses toutes faites au début des années 2010 ; sont venus ensuite les extraits en vedette (la fameuse « position zéro ») ; puis les AI Overviews ; puis, aujourd’hui, un mode IA qui dépasse le milliard d’utilisateurs mensuels (Google I/O 2026). Chaque étape a rogné un peu plus le clic sortant. Ce n’est pas une rupture, c’est une longue pente — et la pente s’accélère.

De là, une inquiétude honnête, qui est le cœur du problème. Si les internautes ne consultent plus les sources — désormais reléguées, peu visibles — à quoi bon écrire ? Mais retournons la question : si plus personne n’écrit, de quoi Google et les IA vont-ils se nourrir ? Le risque est un cercle vicieux : le contenu de qualité se verrouille (paywalls, licences réservées aux gros), les blogueurs indépendants tels qu’on les connaît disparaissent, et la source se tarit pour tout le monde. Toutes les parties ont, en théorie, intérêt à éviter ça. Rien ne garantit qu’elles y arriveront.

Le pivot. Si le clic organique se raréfie, la seule chose qui reste vraiment à un créateur, c’est ce qu’il possède : une relation directe avec une audience, que ni Google ni un moteur IA ne s’intercalent pour filtrer. Aujourd’hui, concrètement, ça s’appelle une liste e-mail. C’est la seule raison stratégique valable de réinvestir dans un média écrit en 2026 : non pour capter du trafic, mais pour convertir de l’attention en actif durable. C’est exactement pour ça que j’ajoute une newsletter sur PM Paris — comme je viens de le faire sur Rêves Connectés.

Un mot sur « posséder », parce que le réflexe serait de penser aux réseaux sociaux. LinkedIn, Facebook : je n’y possède pas mon audience. Même en appliquant les meilleures pratiques, un algorithme décide qui verra mon post — souvent une fraction de mes abonnés. Mes abonnés ne sont pas vraiment mes abonnés. L’e-mail, lui aussi annoncé mort plusieurs fois, garde un avantage : aujourd’hui, ma messagerie ne décide pas encore à ma place quels courriels comptent. C’est peut-être pour ça qu’il survit — c’est le canal le moins dévoyé par un algorithme. Soyons lucides : l’e-mail a ses propres limites (on est spammés de partout, du démarchage à l’hameçonnage), et cet avantage s’érode déjà — avec les copilotes IA intégrés à la messagerie (Outlook et consorts), on demandera de plus en plus à une IA de trier nos e-mails « importants ». La possession directe est le meilleur actif disponible ; ce n’est pas un actif éternel.

Mon ancrage, celui que personne ne peut me contester. Rêves Connectés, c’est vingt ans de domaine. Sur seize mois de données Google Search Console : 1 175 clics pour 252 000 impressions (au global 15 000 visiteurs uniques sur l’année écoulée). Ce que ces données révèlent est plus intéressant qu’un simple volume. Les articles les plus repris par Google — donc les plus lus — ne sont presque jamais ceux sur lesquels j’ai passé le plus de temps et d’énergie, ni ceux que je rêvais de voir marcher. Le trafic tombe sur Kirikou, Saint Seiya, Disney, le Nabaztag. Mon nouveau hub de musique électronique, lui, ne ressort pas encore — et c’est parfaitement normal : c’est un chantier récent, une autorité qu’on construit, pas dont on hérite. Le vieux domaine n’y change rien. Ce sont précisément les données GSC qui m’ont permis de mettre le doigt là-dessus — et d’en tirer un plan. (J’y reviens au mouvement 2 : cet audit, je ne l’ai pas fait seul.)

La vraie frustration du blogueur n’est donc pas seulement l’audience qui baisse. C’est de voir l’algorithme choisir à ma place ce qui mérite d’être lu. Réinvestir, c’est aussi ça : reprendre la main pour mettre en avant ce qui compte pour moi, auprès de gens qui ont choisi de me lire.


Mouvement 2 — Utiliser l’IA sans produire de la « slop »

Le contresens ambiant : « l’IA écrit à ta place, donc écrire ne vaut plus rien. » C’est faux, et Google l’a tranché dans les faits. Ce qui est déclassé, ce n’est pas l’IA en tant que telle — c’est le contenu produit en masse pour manipuler le classement, quel qu’en soit l’auteur. (« Slop » désigne ce déversement de contenu générique, sans valeur, dont l’IA a fait chuter le coût de production à presque rien.)

Les faits vont dans ce sens. Google ne pénalise pas l’IA : il cible la production industrielle de pages (ce qu’il appelle le scaled content abuse), et ses mises à jour de 2026 ont fait chuter de 50 à 80 % le trafic des sites d’IA massifiée. Le signal de survie, c’est l’E-E-A-T — Expérience, Expertise, Autorité, Confiance : l’expérience de première main, celle qu’une IA ne peut pas simuler. Et les moteurs de réponse (AI Overviews, ChatGPT, Perplexity) citent en priorité le contenu à l’expertise vérifiable.

La question n’est donc pas « faut-il utiliser l’IA ? », mais où placer la frontière entre ce qu’on lui confie et ce qu’on garde pour soi. Ma réponse tient en une distinction simple : je délègue ce qui est reproductible, je garde ce qui ne l’est pas. Ce « ce qui ne l’est pas » — le vécu, l’angle, la voix — c’est mon seul rempart défendable (ce que les stratèges appellent un moat, une douve : l’avantage qu’un concurrent, ou une machine, ne peut pas recopier).

Concrètement, voici mon vrai partage des tâches — pas un partage théorique.

Ce que je délègue à l’IA : proposer une structure ; faire de la veille factuelle et des recherches ; suggérer des articles vers lesquels tisser des liens (le maillage) ; traduire ; et — souvent oublié — un contrôle de cohérence en fin de parcours : a-t-on rien laissé de côté, la newsletter est-elle bien là, les décisions que j’ai prises comme auteur sont-elles réellement appliquées ?

Ce que je garde : le vécu, la voix, l’angle du praticien, l’arbitrage éditorial, et le style.

Le point capital : ce ne sont pas des articles générés par l’IA et publiés tels quels. Ils sont sans cesse challengés — et challengés avec ma propre expérience. C’est là que tout se joue. Il faut remettre en cause ce que l’outil remonte : un chiffre peut être obsolète, ou venir d’une mauvaise source. On apprend à l’IA — dans les instructions comme dans la mémoire des projets — comment on veut qu’elle travaille : qu’elle s’auto-challenge, qu’elle vérifie ses sources, qu’elle s’appuie sur des références fiables. Et il est sain de faire relire le texte par une autre IA, pour une double vérification.

Un exemple concret, et il est à moi. Pour relancer Rêves Connectés, j’ai nourri l’IA de mes propres données — Google Search Console, Google Analytics, Matomo, Semrush — et des bonnes pratiques disponibles sur le web. Résultat : un audit de la situation du blog bien plus rapide et plus efficace que si je l’avais fait à la main, et des propositions concrètes pour repartir — rationaliser, créer de nouveaux hubs, changer de façon de travailler. Aucune IA seule n’aurait pu décider ce qui comptait pour moi dans ces chiffres ; mais elle m’a fait gagner un temps considérable pour y voir clair.

La preuve, vous êtes en train de la lire. Cet article a été bâti exactement comme je le décris : l’IA pour l’ossature et la vérification des faits (les chiffres du zéro-clic, les décisions de justice plus bas) ; moi pour tout le reste — le vécu, l’angle, les arbitrages, la voix. La frontière, je ne la décris pas seulement : je la montre, dans le texte que vous lisez. (Rêves Connectés, et notamment sa refonte autour de l’imaginaire connecté, en est un autre exemple.)

Une réserve, pour rester honnête. Être cité par une IA, c’est bien — mais ses sources sont discrètes, souvent repliées, rarement cliquées. Il y a là une vraie perte d’audience, et une vraie question de rémunération du contenu réutilisé. J’y reviens au mouvement 3, parce que c’est précisément là que se joue le rapport de force.


Mouvement 3 — Les blogueurs devraient-ils défendre leurs droits, comme la musique ?

La musique obtient douloureusement des droits et des lois face à l’IA. Les blogueurs, non. La différence n’est pas la qualité du contenu — c’est l’organisation. La musique se défend par des corps constitués : des sociétés de gestion (la SACEM, qui plaide pour des licences avec les fournisseurs d’IA), la CISAC et ses 200 sociétés d’auteurs qu’un Jean-Michel Jarre a présidées pour réclamer « une part du gâteau digital ». Sa protection ne vient d’ailleurs jamais des plateformes — dont les stratégies sont contradictoires — mais du droit et de ces structures. Le blogueur solo, lui, est atomisé. C’est une asymétrie de structure, pas de mérite. (J’ai développé ce paysage musical dans un article dédié de Rêves Connectés, « Musique et IA : cinq plateformes, cinq stratégies, et une voie française » ; ce manifeste s’appuie dessus plutôt que de le refaire.)

Que se passe-t-il concrètement en 2026 ? Là où c’est organisé, ça bouge — et il faut l’expliquer simplement, parce que derrière le jargon, l’enjeu est limpide.

  • Les gros gagnent, ou négocient. Côté livres, l’éditeur d’IA Anthropic a réglé environ 1,5 milliard de dollars avec des auteurs ; côté musique, Universal et d’autres réclament ~3,1 milliards sur les paroles. Et de grands médias signent des licences avec OpenAI (Le Monde, le Financial Times, News Corp…) : ils se font payer pour que leur contenu nourrisse l’IA.
  • La loi s’en mêle, en France. La proposition de loi Darcos, adoptée par le Sénat au printemps 2026, veut poser une présomption simple : si un contenu culturel a servi à entraîner une IA, c’est à l’entreprise de le prouver et de rémunérer — plus à l’auteur de courir après. Transparence sur les données d’entraînement, droit à rémunération.
  • Les outils du solo sont faibles. On peut demander aux robots de ne pas nous aspirer (un fichier technique, robots.txt, ou l’option « Google-Extended »), mais ça n’empêche pas d’apparaître dans les réponses IA. Le vrai levier est ailleurs, dans l’infrastructure : depuis la mi-septembre 2026, Cloudflare — l’un des grands « péages » du web — bloque par défaut les robots d’IA « mixtes » sur les pages qui affichent de la pub, et propose un modèle où l’éditeur est payé quand son contenu sert dans une réponse. C’est, pour l’instant, l’une des rares tentatives concrètes de faire rémunérer le solo.

Et il y a le cercle vicieux, encore : si tout le monde se barricade et bloque l’IA, la source se tarit, la qualité des réponses baisse, et personne n’y gagne. Toutes les parties ont donc une raison objective de s’entendre. On verra, dans les faits, si elles le font.

Cette question, je ne la découvre pas. Je l’ai posée il y a treize ans. En 2013, je proposais une plateforme, un « syndicat » de créateurs du web : droits d’auteur, carte de presse, aide juridique, entraide. En 2018, je constatais l’échec et l’individualisme du milieu. Je ne dis pas « j’avais raison » — je dis que je porte cette question depuis longtemps, avant que l’IA ne la rende brûlante. Et je peux regarder ce que l’histoire a répondu.

Elle a répondu par des échecs instructifs. L’Internet Creators Guild, lancée par Hank Green en 2016 et que je citais comme la tentative la plus crédible, a fermé en 2019 — le champ des créateurs était trop vaste, trop hétérogène pour tenir dans une seule structure. Depuis, SAG-AFTRA (le syndicat des acteurs américains) s’est ouvert aux créateurs, la Creators Guild of America existe depuis 2023 mais ne négocie pas collectivement, et en 2026 Hollywood tente d’organiser les créateurs sans que « la solidarité soit garantie ». On a bien vu, aussi, fleurir des agences d’influenceurs — mais elles répondent à d’autres besoins, pour des profils qui ne sont pas des blogueurs. Mon utopie de 2013 n’a jamais vu le jour.

Et c’est instructif, pas décevant. Le modèle syndical classique ne prend pas chez les créateurs du web. Le collectif qui fonctionne en 2026, ce n’est pas un syndicat de créateurs — c’est la loi (Darcos) et les sociétés d’auteurs qui existaient déjà. La conclusion pour le solo tient en deux gestes concrets : ne pas attendre une structure qui ne vient pas, mais (1) bâtir son actif possédé — l’audience directe — pour cesser de dépendre du bon vouloir des plateformes et des moteurs ; et (2) se rattacher, quand on y est éligible, aux corps qui pèsent réellement. Et quand le but est d’être découvert et cité, la vraie question n’est même plus « comment bloquer l’IA », mais « comment être cité par elle, et ramener le lecteur vers ce que je possède ». Se barricader, pour qui veut être lu, c’est s’invisibiliser deux fois.

Reste l’angle mort, et il est de taille : dans une réponse d’IA, les sources sont peu visibles, donc peu suivies. Être cité ne sert à rien si personne ne remonte à la source. Il faudra deux choses. Que les IA mettent leurs sources beaucoup plus en avant — voire incitent à les consulter. Et de la pédagogie : apprendre aux utilisateurs à vérifier, à croiser, à cliquer jusqu’à la source. L’Éducation nationale le fait déjà un peu — je l’ai vu dans les cours de CDI de mes enfants — mais ça devrait être répété chaque année, et les parents aussi devraient y être formés. À l’heure où des contre-vérités venues de TikTok ou d’ailleurs polluent jusqu’aux débats de fond, savoir d’où vient une information n’est plus une compétence de spécialiste, c’est une hygiène de base. On sait pourtant que, dans la plupart des cas, le clic vers la source ne se fera pas. C’est une vraie question ouverte, et je préfère la poser que faire semblant de la résoudre.


Conclusion — une doctrine, pas un adieu

Ce n’est pas un adieu au blog. C’est une doctrine. Rêves Connectés est mon terrain d’expérimentation — les campagnes, les migrations, les chiffres bruts, les erreurs. Product Manager Paris est là où j’en tire une position professionnelle. Je ne théorise pas la bascule vers le média possédé et l’autorité du vécu : je la teste en public, et je publie les résultats — y compris quand ils me donnent tort.

Et parce qu’un manifeste suivi de silence signale l’abandon, voici ce à quoi je m’engage : au moins un article par mois sur PM Paris et sur Rêves Connectés. À une condition, qui découle de tout ce qui précède : je ne fabriquerai pas du contenu pour du contenu. Il faut avoir quelque chose à dire — sinon je contredirais l’article que vous venez de lire.


Pascal Kammerer

Product Manager, je pilote des produits complexes et transverses, là où le métier, l'IT et la direction doivent se rejoindre. Aujourd'hui, le programme Identité & Accès clients (CIAM) dans l'édition juridique : trois portails historiques, plusieurs centaines de milliers de comptes, des utilisateurs du droit et du chiffre qui ne tolèrent pas l'interruption. 25 ans dans le digital — médias, télécoms, objets connectés, santé, industrie pharmaceutique, finance, RH, éducation, legaltech. Deux certifications professionnelles de niveau 7 (product management, marketing digital), cinq certifications agiles, et deux certifications récentes en management produit augmenté par l'IA (SKEMA, Thiga Academy). Ma conviction : un bon produit relie l'expérience utilisateur et la valeur business, sans sacrifier l'un à l'autre. Tout le reste est de l'arbitrage. J'écris ici les décisions que ça implique : le contexte, les options écartées, le résultat. Sans langue de bois, et sans raconter d'histoires que je n'ai pas vécues.

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