Après avoir débuté chez Club-Internet, j’ai recherché une mission qui allait marquer ma vie professionnelle avec la même force. Ainsi le temps de plusieurs CDD, j’ai travaillé quelques mois pour BD Multimédia, Claranet / Freesurf, et BuyCentral (qui sera, à cette heure, une incursion hors du secteur des télécoms qui recrutait beaucoup à l’époque, j’ai rencontré les représentants de Worldonline, de Libertysurf et de Freesbee par exemple). C’est seulement en 2000, avec Oreka, que cette opportunité s’est présentée pour une aventure qui durera 2 ans.

Rue des Jeuneurs à Paris
Source : Wikimedia

Madame Bonne Poire, symbole de l’internet français de l’époque ?

Je me souviens de l’un des goodies que nous produisions alors qui représentait « Madame Bonne Poire » s’inspirant de la série des « Monsieur Madame ». Sans doute jamais distribué hors des bureaux pour cette raison, l’idée était de moquer les opérateurs comme Wanadoo de France Telecom à l’abonnement prohibitif conjugué aux coûts des communications téléphoniques locales. Free venait alors de brusquer une première fois le marché avec une formule sans abonnement, permise par les reversements reçus par les opérateurs internet sur les communications des internautes.

Comment faire mieux ? Les opérateurs ont habituellement répondu par un accès gratuit similaire et des forfaits tout compris. La réponse d’Oreka, soutenue par son actionnaire LD Com, proposer un forfait totalement gratuit, 18 heures sans rien payer. Un pari qui semblait fou et qui a séduit 1 millions d’inscrits dont 350 000 actifs, énorme à l’époque (à titre de comparaison nous avions beaucoup fêté les 100 000 premiers abonnés de Club-Internet !).

25 rue des jeuneurs à Paris - Siège d'Oreka
Source : Mappy

Une contrepartie : la barre de navigation

Bien sûr, sauf à brûler rapidement l’ensemble des levées de fonds en quelques mois, le modèle économique suggérait de trouver une source de revenue pour financer cette généreuse offre. L’idée était de proposer une barre de navigation obligatoire qui diffusait de la publicité contextuelle commercialisée par la régie publicitaire : page d’accueil, bannières, favoris, moteur de recherche … Sous Windows uniquement.

Les locaux, situés au sein de l’incubateur Tomawak, au 1er étage du 25 rue des Jeûneurs, étaient organisés en deux zones séparées par le couloir et l’escalier du bâtiment, théâtre de nombre de pauses cafés. À droite en arrivant on trouvait la régie publicitaire, à gauche les développeurs et la direction.

C’est en qualité de Traffic Manager que j’ai intégré ce projet naissant. J’avais ainsi la charge de l’inventaire de l’espace disponible par critère de ciblage, le conseil et la programmation des campagnes (sur Doubleclick Dart for Publisher qui sera racheté par Google en 2007), leur suivi, et la rédaction des rapports. Afin d’en dynamiser l’usage j’ai aussi proposé divers services pour animer cette barre : météo, actualités, mini-jeux… Au sein de la régie publicitaire je travaillais avec un directeur marketing, un chef de produit marketing, 2 à 3 directeurs de clientèle qui manageaient eux-même 2 chefs de pub chacun.

Outre le fait de me retrouver au coeur du réacteur de cette start-up (en contact de chaque service), sur un poste totalement nouveau à l’époque, avec ses défis techniques et statistiques, il était passionnant de pouvoir conseiller les grands noms de l’économie numérique d’alors, expérience enrichissante du B2B. Une expertise majeure du marketing digital, qui est également très utile au Product Manager pour évaluer l’utilisation et le succès de son produit qu’il s’agisse d’un site ou d’une application ! Si le métier a beaucoup progressé depuis, j’en garde des soft skills plus que jamais d’actualités et je reste à jour sur les outils d’aujourd’hui.

Barre de navigation OREKA

L’expérience du pivot, du rachat et de la cessation d’activité

Malgré les bons succès de la régie publicitaire, offrir 18H de communications par mois à 350 000 utilisateurs coûtait très cher. Trop cher. Surtout que les internautes n’allaient pas au delà, ce qui aurait pu permettre d’engranger de nouveaux revenus, télécoms cette fois. D’abord les dirigeants ont pris la décision en décembre 2000 de passer à 6H gratuits (après tout pourquoi 18H sans concurrence sur cette offre ? Nous aurions tenu plus longtemps). Quelques mois plus tard, la barre de navigation est devenue facultative, lorsqu’elle était là les utilisateurs gagnaient des communications gratuites, les heures détentes, en échange de leurs communications payantes. Malin mais plus complexe à expliquer. Le nombre d’utilisateurs a fondu.

Mais cela n’a pas suffit et l’entreprise, au bord du gouffre, s’est vendue à Firstream qui possédait également l’OFUP (qui distribue la presse aux étudiants). Le Krach boursier de 2001/2002 y a fortement contribué. Peu avant, lors du lancement controversé des heures détentes, David Bitton, Président d’Oreka, publiait sur le site :

« Nous avions annoncé une levée de fonds de 150 MF en octobre dernier qui devait nous permettre de pérenniser notre modèle. Du fait du contexte économique, certains partenaires financiers ne nous ont pas suivis … et nous n’avons réalisé cette levée de fonds que pour partie : à hauteur de 65 MF précisément. En janvier, nous avons donc cherché des fonds complémentaires mais nous n’y sommes pas parvenus.« 

Malgré un accord de sous-traitance pour La Poste, des forfaits (5h pour 5€, 10h pour 8€, 20h pour 12€50 et 50h pour 14€50) et des offres ADSL, Oreka n’a jamais réussi à retrouver ses couleurs d’antan. Sans doute par manque d’anticipation de l’avenir d’internet qui se résume en France par accès illimité haut débit (ADSL, Câble, Fibre optique ou 4G/5G). Au final de Club-Internet à Oreka, c’est Free qui a par deux fois disrupté le marché (cette fois avec la Freebox) et c’est Neuf (nouveau nom de LD Com cité plus haut) qui a racheté la plupart de ses concurrents avant que SFR ne l’avale à son tour. Il s’avérait alors clair que pour exister, il fallait avoir les reins assez solides pour créer son propre réseau tout en s’intéressant au contenu.

Difficile pour un petit trublion de résister, Oreka cessera ses activités dans l’indifférence quasi-générale, le 31 mai 2005, peu après l’abandon de son client La Poste. J’étais déjà parti depuis 2 ans, de mon plein gré, peu après l’arrêt de la barre de navigation. De l’énergie fondatrice et de l’originalité de l’offre, il ne restait rien. Il faut avoir la lucidité de le reconnaître et de passer à autre chose. Il n’y a pas de mal à s’être trompé, on a essayé, on a pivoté tant que possible, mais le vent n’était pas avec nous, cette fois.

Les annonceurs de la régie publicitaire Oreka

Une belle ambiance, plombée par l’incertitude

Nous étions au départ rue des jeuneurs, au sein de l’incubateur Tomawak (avant de déménager à proximité des Champs-Elysées lors du rachat). Le quartier du sentier était propice aux start-up, j’y étais déjà avec BuyCentral. L’ambiance était à la fois studieuse et détendue, nous étions tous ravis de participer à cette grande aventure. Néanmoins, il n’est pas facile de vivre avec cette épée de Damocles car nous savions tous que l’euphorie de départ allait vite laisser place aux principes de réalité. Le moral de chacun s’en est vite ressenti. Cela fait prendre conscience de l’importance de la communication opérée par les managers, mais également des possibilités, comme des conséquences, d’options comme les pivots, les fusions-acquisitions, comme les cessions d’activité. L’échec arrive, on le sait quand on travaille pour une jeune pousse, l’essentiel étant d’apprendre et de faire mieux. Comme le proposent les démarches LEAN et SCRUM. Cette résilience nécessaire à la survie et aux succès futurs. Ces expériences, en plus de l’apprentissage marketing, commercial et technique du métier de Traffic Manager, ont forgé une partie du Product Manager que je suis aujourd’hui. N’hésitez pas à me contacter.

J’en profite pour remercier les fondateurs d’Oreka : David Bitton, Olivier Giunti, Jérôme Wagner et Alain Delhaye pour leur confiance. Ainsi qu’à mes collègues d’alors, dont je garde d’excellents souvenirs notamment lors des pauses déjeuner sur les Grands Boulevards, et les afterworks au pub O’Sullivan. Souvenirs connectés d’une époque euphorique pour Internet, dont on comprendra vite qu’elle a été une bulle éphémère. À suivre 🙂


1 commentaire

Muller · 8 août 2022 à 22 h 58 min

J’y étais ! Ton article, très bien.ecrit m’a replongé dans mon début de carrière et dans cette époque qui a forgé la personne que je suis devenu. Tu étais PK, nous t’appelions tous ainsi.. Je serais très heureux de boire un coup dans ce quartier avec toi et tous ceux qui peuvent dire qu’ils y étaient aussi !

Seb

Laisser un commentaire

Avatar placeholder

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.